« Ecartez la police des préventions défavorables répandues contre elle. » Joseph Fouché

Renaître de l’oubli

L’éminent historien Georges Bischoff résume notre volonté de jeter enfin un regard sur la Résistance des policiers. « Les archives sont des armes d’encre et de papier. Celles qui étayent ou qui sapent la mémoire des hommes ». Leurs détracteurs s’en sont abondamment –sans nuances, voire aveuglément- servis contre les policiers pour les discréditer. Il n’était que temps de les exploiter autrement que superficiellement, simplement pour rétablir la vérité.

L’intérêt pour l’époque révolue de l’Occupation reste vif. Beaucoup a été écrit sur la période –souvent répétitivement. Subsistent d’imposants trous noirs (volontaires?) côté Police dans l’Histoire de l’époque, faute de les étudier et dans l’absence persistante de la culture d’une mémoire au sein de l’Institution policière. Dans l’ignorance, la facilité aidant, des politiciens, des historiens, des journalistes, des « témoins », un public sous influence, ont dès lors trouvé dans les forces de l’ordre un exutoire commode aux incertitudes des Français pendant les années de l’Occupation. Tout –ou presque- n’aurait été possible que par la soumission totale des policiers et gendarmes aux desideratas des Allemands. Dès lors n’ont été, le plus souvent, mis en relief dans les ouvrages sur l’époque que les différents aspects de ce qu’on a appelé la « collaboration policière ». En fait une « collaboration d’Etat ». Elle n’était que l’application des brutales contraintes de l’Armistice, des lois de la République défunte et de celles de l’Etat Français. Un Etat au chef longtemps vénéré. Un Etat dirigé par les mêmes politiques et hauts fonctionnaires qu’avant –voire après-. Un Etat dont la Justice subsistait. Un Etat globalement indiscuté et reconnu. Un « Etat » dont la péremption a été proclamée rétroactivement. Un Etat qui dirigeait de près ses polices.

Cette « collaboration » a fait l’objet de nombreux ouvrages. Ils en complètent d’autres, plus généraux, mais qui n’oublient pas d’évoquer le sujet. Il n’est certes pas rare d’y croiser au détour d’une page des preuves de comportements « déviants » de la part de policiers -ou de gendarmes-. Mais –mépris, parti pris, désintérêt ou oubli ?- nul n’avait jamais souhaité se pencher spécifiquement, individuellement, sur l’aspect « résistance » des hommes et des femmes de l’institution policière, devenus des oubliés de l’Histoire. Ce sont ces rebelles, cette Résistance réelle mais trop discrète, qui sont ressuscités ici. La surprise est qu’elle fut plus précoce, plus abondante et plus active qu’on ne l’imaginait. Quand un auteur de vaste érudition (Azouvi), optimiste, intitule son ouvrage « Français on ne vous a rien caché », l’envie peut prendre de n’aller pas plus loin. Sauf qu’on a celé à ces Français que bien des policiers par exemple, faciles boucs-émissaires, étaient aussi et d’abord résistants. Et que les décideurs des actions négatives, ce n’était guère eux.

Les archives et témoignages subsistant de l’époque ou de l’immédiat après-guerre fournissent un aveu sans équivoque sur les compromissions de l’institution comme de tout l’Etat. Mais ils montrent aussi l’héroïsme d’une forte minorité d’individus, de policiers de tous grades, malgré les risques lourds qu’ils couraient au sein de leur « Maison ». Elle était parcourue, à l’image de la société française, de courants divergents. Une masse plus ou moins passive aux comportements variables, une minorité dangereuse de « légalistes zélés » trouvant des intérêts communs involontaires avec les Occupants, quelques admirateurs du Grand Reich, des résistants précoces ou pas… Les multiples dénonciations populaires, une haute hiérarchie pesante et bientôt fuyante, la surveillance maréchaliste ou allemande, rendaient la résistance des policiers plus dangereuse qu’au sein de toute autre structure. Là aussi ce fut « un affrontement entre deux France, l’une et l’autre convaincues de détenir la vérité » (Bourdrel). En fait, entre trois France, car le Parti Communiste poursuivait ouvertement bien d’autres fins que la simple libération du pays. Dans tout cela, les policiers furent, le plus souvent, selon les mots de Christian Bernadac parlant de son père, policier résistant déporté, « des Français moyens. Simples. Sans arrière-pensées. Ceux dont on ne parle jamais dans l’histoire, dans les livres. Des hommes sans importance ». Coincés, et relégués dans un angle mort de l’Histoire..

Outre la geste de la Libération de Paris, nous retrouverons ici le Coq Gaulois et ses primo-résistants de 1940, oubliés aux bons soins d’un préfet faussaire, L’Honneur de la Police –qui justifie pleinement son nom-, mais aussi les anonymes du refus et de la Libération. Nous observerons également la Résistance des policiers dans le reste du pays et certaines colonies. Même si différente de celle de la région parisienne, elle est aussi foisonnante, précoce et diverse en province. A côté d’un réseau de grande importance tel Ajax, nombre de policiers montent leur propre structure pour combattre l’ennemi. Qui se souvient que ce sont des policiers qui ont créé La Voix du Nord ou Shelburn? Leur place dans les réseaux est aussi parfois déterminante : au sein de L’Alliance, de Morhange, d’Ajax, Andalousie, Gallia, Marco-Polo, Action R2 ou R6, Sylvestre-Farmer, La Famille Martin, NAP… Ce sont à l’occasion des unités de police entières qui basculent du côté des « terroristes », parfois dès la mi-1943.

Beaucoup de policiers tomberont entre les mains des Allemands, voués à la déportation ou à la mort immédiate. Une petite soixantaine de Justes contrebalancent quelque peu l’action de ceux qui ont participé aux rafles -aux conséquences alors ignorées-. 74% des Juifs de France seront quand même sauvés, aussi par des policiers. L’inaction partielle, risquée, des agents n’est en effet pas étrangère au fait. 

Les actes de courage, nombreux, se feront au prix d’un affrontement permanent avec les politiques, avec des préfets, avec des magistrats, et avec les directeurs ou des « intendants de police » vichystes, qui tous dirigent l’action de celle-ci –le plus souvent sans être policiers, avec la « Gestapo », l’OVRA ou la Kempeitaï, rebelles contre collabos ou ennemis et/ou policiers contre policiers. 

Les coups portés par les « flics » français résistants à l’adversaire ou aux pétainistes seront parfois décisifs : ainsi de leur action aux côtés des Juifs en novembre 1942 lors du débarquement allié à Alger. Car leur combat sort des limites de la Métropole : ils se battront en Afrique du Nord contre les multiples « polices » vichystes développées par les Armées du Maréchal. Ils joueront le rôle majeur dans la libération de Paris, et affronteront les Allemands dans l’hexagone et les Japonais en Indochine. Tous les grades apporteront leur pierre à cette Résistance effacée des mémoires : gardiens, inspecteurs, commissaires, personnels administratifs ou techniques, femmes et hommes, avec quelques 1500 tués et/ou déportés. Tous méritaient de sortir de l’oubli : être policier mène « au centre des choses » (A. Camus) ce qui démultipliait les risques en ces temps incertains aux « centres » mouvants.

C’est cet oubli que vise ce Mémorial qui intègre aussi des éléments des deux volumes des Policiers Rebelles (initié avec le préfet Michel Gaudin, qui se joint à mon projet de recherches sur la Résistance policière pour meubler ma retraite) et des Policiers contre policiers (initié avec le préfet Claude Baland), eux aussi corrigés et considérablement augmentés : « un retour à l’Histoire », « au document » (Guillon/Laborie), et au rejet des préjugés. Mais c’est un ancien policier, le DGPN Frédéric Veaux, qui a compris la nécessité d’offrir une vision d’ensemble de la Résistance policière : je veux lui en dire ma gratitude.

Il convient en effet surtout de rappeler que « La police ne fait pas l’Etat, mais l’Etat fait sa police » (Clive Lamming)… Cette volonté de Vichy s’afficha tôt. Dès l’été 1940, une note actait le rôle des polices. « C’est à la police que l’Etat, ébranlé dans ses assises sociale et politique, aux deux tiers occupé, devra son redressement national » (JM Berlière).

Luc Rudolph, Directeur (hre) des services actifs de la Police Nationale

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